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11 février 2013 1 11 /02 /février /2013 15:14

 

 

11h30. Trois banc tagués au pied du bloc 4. La vieille Audi du père de Mohamed maladroitement garée à cheval sur deux places. Les poubelles qui débordent. Toutes les paraboles orientées vers la même énigmatique direction. Alors que le lycée voisin est déjà bien éveillé, Karim et Youssef se rejoignent aux abords du parking souillé. Leur journée commence. Entre la gravité du regard de caïd et l'innocence enfantine des miettes de céréales coincées aux commissures des lèvres, ils déambulent tels deux fauves en cage tirés de leur sieste par le bruit incongru des visiteurs.

Le jogging aussi bas que le front, la capuche vissée comme une coiffe folklorique, ils se rejoignent par leur rituel tchek alambiqué. Deux trois mots à peine, entre nouvelles des daronnes et considérations économiques suspectes.

A peine 35 ans à eux deux et les voilà lancés dans leur journée désoeuvrée : symphonie de coups de klaxons à chaque passage de riverain, concerto pour quatre yeux noirs.

12h45. Karim rejoint difficilement l'appartement exigu où l'attend sa mère depuis trente minutes pour casser la graine. Youssef sait que sa mère ne compte plus sur lui depuis bien longtemps : pour lui ça sera galette kefta au kebab voisin.

13h05. Reprise d'activité. Les compères retrouvent fissa leur banc favori pour mater les culs serrés de quelques lycéennes faussement égarées. Plein cliché de relation entre racailles et karbas.

Jusqu'à 16h30, va-et-vient incessant de voitures aux immatriculations improbables. Arrêts furtifs. Logique de guichet. Extraits de rap et raï mêlés. Karim et Youssef cultivent la beuh et l'illusion de s'enrichir.

Vers 17h ils croisent l'éduc de rue. Enfin, c'est plutôt lui qui les croise. Leur petit business se fait discret. Ils évoquent bien sûr leurs désillusions, leurs difficultés. Vite fait. Il faut bien lui donner du grain à moudre à l'éduc. Sentiment de culpabilité contenu.

17h30. Jeux de ballon au city-stade avec les petits frères. Cris joyeux d'enfants, chahut innocent, deals de chocos et cartes pokémon. Karim et Youssef se retrouvent malgré eux dans une parenthèse enchantée, sous les yeux d'anciens, émus par quelques souvenirs d'enfance du bled.

Les petits regagnent progressivement les blocs, hélés par les balcons. Karim et Youssef ne manquent pas de leur rappeler le cadre. A défaut d'être respectables, ils sont respectés. Quant à eux, ils vont encore traîner au bas des tours jusqu'à point d'heure, ballotés par l'organisation de leur commerce illicite, les passages inopinés de la BAC, les fous rires avec les potes, les trop rares contraintes familiales, les parties de console chez Mounaïm...

Ce n'est que vers 1h30 du matin qu'ils regagneront leurs chambres jamais dérangées, les yeux un peu embués, l'esprit manifestement préoccupé. A cet instant oui, chacun sous sa couette, ils pensent et pleurent un peu. La pudeur les empêchera de partager ces larmes demain matin et ils se cacheront toujours sous leurs capuches ou derrière leurs tcheks mal éveillés.

Mais moi, l'humble éduc de rue, je sais ce qui se passe derrière les masques. Je sais que Karim et Youssef existent ainsi en compléments respectifs du RSA d'une mère plaintive et de la petite retraite d'un père désabusé. Je sais que ce qu'ils donnent à voir, même en pire, révèle des capacités d'organisation et d'humanité infinie.

Ils font peur. Ils transgressent. Ils dérangent. Ils vivent.

 

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Published by Vince - dans mots vifs
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